Ottawa abolit le soutien aux études canadiennes dans le monde
Les compressions budgétaires font une nouvelle victime : le gouvernement conservateur abolit le programme d'études canadiennes, ce qui met en péril la survie du Conseil international d'études canadiennes (CIEC) après 30 ans d'existence, a appris Radio-Canada. Une décision qualifiée de « brutale » et « d'irrationnelle » par des dirigeants de cette organisation, et dénoncée par l'opposition.
Le CIEC est un organisme sans but lucratif voué à la promotion et à l'appui de la recherche, de l'enseignement et des publications portant sur la société canadienne. Composé de 22 associations membres et de 6 membres associés, répartis dans 39 pays, il a permis à des milliers de chercheurs dans le monde de s'intéresser au Canada.
Les quelque 7000 chercheurs liés à ce réseau publiaient chaque année des centaines d'articles et d'ouvrages sur la société canadienne et organisaient des séminaires, des colloques et des conférences.
Une décision « irrationnelle » et « incompréhensible »
Le président du CIEC, le professeur Patrick James, est « horrifié » et « choqué » par cette décision. Le gouvernement agit contre ses propres intérêts, a-t-il affirmé en entrevue à Radio-Canada depuis ses bureaux à l'Université de Southern California.
Le Conseil international d'études canadiennes est une organisation « très rentable », a-t-il plaidé. En plus de participer au rayonnement international du Canada, chaque dollar investi dans ce programme revenait au pays sous forme de dépenses effectuées par des chercheurs du monde entier. Il s'agit donc d'une décision « irrationnelle » d'un gouvernement qui veut être efficace, a-t-il ajouté, soulignant avoir déjà reçu de nombreux messages d'universitaires lui demandant de sauver le programme.
En 2010-2011, le CIEC a reçu et octroyé 1,9 million de dollars sous forme de bourses et autres subventions. De plus, l'organisme a reçu 295 000 $ d'Ottawa pour l'administration de ses programmes.
« Le secrétariat du Conseil international d'études canadiennes (CIEC) aura jusqu'au 31 mars 2013 pour fermer les livres, préparer des rapports finaux et communiquer avec les récipiendaires des bourses, etc. », a écrit cette semaine M. James dans un courriel destiné aux associations membres. Sept personnes perdront leur emploi à Ottawa.
M. James doit se rendre à Ottawa en mai prochain pour l'assemblée annuelle du CIEC. Il tentera alors de rencontrer le ministre des Affaires étrangères, John Baird, pour le convaincre de maintenir le programme d'études canadiennes sous une forme ou une autre.
Les études canadiennes « ont permis de faire mieux connaître le Canada par des générations d'étudiants et de chercheurs dans les universités du monde entier », soutient pour sa part le président du réseau européen d'études canadiennes et ancien président du CIEC, Serge Jaumain, qui qualifie la décision d'Ottawa de « très brutale » et de « catastrophique ».
« [Le Canada] avait réussi quelque chose d'exceptionnel. Et là, on détruit brutalement. Peut-être qu'on se rendra compte à un moment de l'erreur. Mais lorsqu'il faudra reconstruire cela, ça risque de prendre beaucoup, beaucoup de temps. » - Serge Jaumain, ex-président du CIEC.
Ironiquement, M. Jaumain était à Paris cette semaine pour participer à un colloque sur l'utilité des études canadiennes. Vendredi, il présidait d'ailleurs une table ronde sur « l'avenir des études canadiennes en Europe ».
Patrick James est du même avis. La disparition du CIEC ébranlera lourdement l'intérêt pour le Canada dans les universités étrangères.
« Je n'ai pas de boule de cristal, mais les études canadiennes ne seront plus au niveau d'excellence où elles sont actuellement et n'auront plus la même portée. » - Patrick James, président du CIEC
Annonce discrète
La fin du soutien aux études canadiennes dans le monde a discrètement été annoncée par le gouvernement. « Le programme "Comprendre le Canada : les études canadiennes" a été identifié comme l'un de ceux devant être abolis. Il n'y aura donc plus de subventions émises sous ce programme », peut-on lire sur la page dédiée à ce programme, dans le site Internet du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI). Toutes les informations sur le programme ont été enlevées du site Internet du ministère cette semaine.
« La gestion d'un programme complexe de subventions et contributions à l'appui de la recherche universitaire n'est pas une activité clé du ministère. » - Aliya Mawan, porte-parole du MAECI
L'opposition critique Ottawa
Le député libéral Stéphane Dion s'est insurgé à la Chambre des communes, vendredi, contre cette décision. Le programme d'études canadiennes assurait un rayonnement international au pays avec peu de moyens, a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement conservateur n'économisera pas d'argent avec la fermeture du CIEC. Pour chaque dollar investi, 14 $ étaient dépensés au pays par la communauté internationale de chercheurs en études canadiennes, a-t-il ajouté.
Le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a répliqué en disant que le gouvernement avait pris cette décision afin de retourner à l'équilibre budgétaire.
Le député du Nouveau Parti démocratique Guy Caron estime quant à lui que cette décision est « très regrettable » même s'il n'est pas surpris. Le gouvernement veut ainsi contrôler davantage l'information sur le pays, afin d'avoir le champ libre pour redéfinir l'image du Canada à l'étranger.
« La réputation canadienne à l'étranger est à la baisse. Le Canada n'est plus vu d'une manière aussi positive. Et l'élimination du Conseil international d'études canadiennes représente, malheureusement, un pas de plus dans cette direction négative qu'est notre perte de réputation et de rayonnement international. » - Guy Caron, député du NPD
La fermeture du CIEC aura aussi des conséquences sur les études québécoises, se désole le vice-président de l'Association internationale des études québécoises, Guy Laforest.« Dans beaucoup de pays, les experts sur le Québec étaient dotés d'une vie institutionnelle à travers l'existence des associations des études canadiennes », explique le professeur de science politique à l'Université Laval, estimant qu'il s'agit d'une décision de « courte vue », « sans fondement ».« À moyen terme, on privera des milliers de jeunes étudiants universitaires, partout dans le monde, d'un certain nombre de moyens susceptibles de développer leur intérêt envers le Québec », ajoute-t-il.
Un reportage de Gaétan Pouliot




